Journal d'une canne de champ

JOUR 3 (Marie)

- Arrête fourmi ! Arrête ! Ca chatouille ! Promène-toi plus tranquillement le long de ma tige, tiens, comme ce petit escargot ! Et puis, que cherches-tu ?

- Bonjour mes amis ! Comment s’est passée votre nuit ?

- Heureusement que ce Collectif Cannes nous propose un rapprochement efficace ! Nuit douce, ma foi…

- La haie du matin, on y va !

- 1, 2, 3… On se touche par le rituel du bon jour ! Feuilles ! Croisez !

- Fout sa bek ! On ti chasé-kwazé, mé zanmi !

- La haie d’honneur ! Mi plézi !

- Sé viv lé marié !

- Ek viv lé zouvrié !

- De la première heure, han ! Mi yo ka rivé ! Sé wap mabélo !

(photo : Vincent Gayraud)

JOUR 4 (René)

Moi ça va ! Les pieds plantés suffisamment profond, je gère, je kiff ma vibe.

Depuis qu’on m’a mis là, pani pwoblem. On s’occupe bien de moi, le maître passe, les ouvriers s’activent, désherbants, engrais, insecticides monsantoïsés, pani rat, pani fer de lance, pani danjé.

Bien sûr, mes racines s’enfoncent moins profondément que celles de mes aïeux, la terre s’épuise, un peu. C’est ça le temps moderne, le temps du maintenant. On fait avec. Pani pwoblem !

Souvenir des souvenirs de mes parents, inscrits dans les cailloux du chemin. Coutelas, sueurs aigres, le cri du fouet sur la peau noire, le silence du noir sous le fouet. Mais la terre a mangé la douleur, la douleur lentement digérée, oubliée.

Je kiff ma vibe de vivre en ce temps, ce temps moderne, de maintenant.

On m’a dit que nos voisins les bananes ont d’autres soucis en ce moment. Paraît qui zon perdu la tête, les békés qui les ont plantés. Y zon mis de trucs bizarres qui chordéconnent au fond du sol, juste à leurs pieds.

Paraît même que les dachines et même l’igname africain se plaignent de maux de tête inconnus, de mémoire de plantes, qu’on n’a jamais vus.

Hier il pleuvait sur le morne. Du haut de mes plus hautes feuilles, j’ai vu passer tout au loin un corbillard portant sur son dos, cheval lesté par le malheur, un homme mort au champ d’horreur, de maux de tête inconnus, de mémoire d’homme, qu’on n’a jamais vus.

JOUR 6 (Christiane)

JOUR 7 (Vincent)

Et dieu créa la canne. Ben voilà, un jour de plus. Un jour encore. Je sais mon avenir, je sais ma fin, je connais mon destin. Broyée, écrasée, égouttée de ma dernière larme de sucre, réduite à mon jus- moelle, on me brulera, on m'évaporera, on me distillera. Réduite à l'incolore, je dévasterai l'île. Je réduirai à l'esclavage alcoolique ses hommes qui se dressaient beaux et fiers avant de m'avoir rencontré. Ce jour de plus, ce jour encore, il faut que j'en profite. Encore le temps de me gorger de ce soleil matinal qui m'éveille et me caresse, de ce coup de vent prémisse de pluie qui agite brusquement mes feuilles, m'abreuve et me fait sentir la vie, me donne cette liberté que mes racines ancres m'empêchent de vivre. J'aime aussi le contact de ces hommes qui seront mes amants et mes bourreaux. Je les vaincrai ensuite dans ma vie éthylique. Je le sais. J'aime, là, leur contact dans ce mitan du jour. J'aime leur peau, leurs muscles, l'odeur de leur sueur. Ils me toisent, ils me jaugent, m'évaluent. Ils me voient femme, ardante, prometteuse. Ils m'espèrent fertile. Ils auront raison de moi. J'aurai raison d'eux. Le coutelas n'est pas loin. Ma mort sera brutale. Elle ne m'angoisse pas. Je sens que j'aimerai finir entre leurs mains. Ça y est, ma tranquillité revient enfin. Le champ se vide. Le soleil sombre derrière mes compagnes. Le chant des premières grenouilles étincèle la nuit tombante. Je me prépare. Une journée de plus, une journée à attendre. A attendre ma métamorphose, à attendre ma victoire. Je suis de celle que le temps bonifie et rend plus forte. Homme d'ici, je viens à toi ! Prépare toi.

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