Bouteille à la mère 3

DIALOGUE

Mère : Pourquoi ne me rejoins-tu pas ?

Fille : Mère, ne me happe pas, je t’aime, mais je veux vivre. Ta roche-cercueil est trop belle, mère, garde-la. Le moelleux de tes algues m’envoûte, mais ne m’ensable pas, mère.

Mère : Ma fille, il fait bon au creux de moi. Mon dedans est opalescent. Tu y seras à l’abri de tout, dans mon humidité protectrice et tendre. Entre en moi, dans mon ventre !

Voix d’ailleurs : Grains de roches clairs semés, vaguelettes consumées, bourrasques écumantes, vésicules nourricières déposées au mitan de la nuit. Le sable se granule, fleurit.

Fille : J’ai tellement envie de m’enfoncer entre les bras puissants de tes vagues, mais tes crocs de roche grise me montrent la raison… Le bois me rattache à la terre, maman. Ses racines me raccrochent à la vie. Ma mère aimante et tendre, materne-moi de vie. Relâche-moi. J’essaierai de me montrer à la hauteur de tes attentes, de tes espérances pour moi. Mère modèle, mère exemple, mère miraculeuse, mère profusion de maternance, mère accueil, mère énergie, où sont enfuies tes vagues ? Ton courant t’enroule sur toi-même vers tes profondeurs, vers les abysses où le soleil ne pénètre pas. Mère, j’ai plongé en songe, pour t’y suivre…

Mère : Écoute ma fille, écoute mon souffle, c’est le souffle de mon ventre même, le souffle de toute vie et de toute mort. La mort permet la naissance, ne l’oublie pas. Mon infinitude est féconde. Viens.

Voix d’ailleurs : Tintinabulement des coraux embouteillés. Frémissements siliceux ressassés et insoumis. Le chiendent redresse fièrement ses rameaux. Tout se rassemble au fil de l’alizée. Les miroitements clignent en reflets mouvants. Les promesses de ventres, non échues, s’affirment et s’arrondissent bellement.

Fille : Mère, tu m’as tant manqué, ton corps d’eau tiède, ma mère bleue et de plus en plus transparente. Ma mère entrecoupée d’écume, ton eau se déversait ailleurs. Tu t’ensablais de jour en nuit. Tes flots se tarissaient en souffrance sèche. J’ai appris, un peu, à m’abreuver à d’autres sources, à être nourrie par d’autre lait. Mère, ta mère si froide, si rude, t’a désertifiée. Ton père-pétuellement enfui aussi. Mère, tu m’as donné pourtant. Tu m’as insufflé la flèche de la vie, la direction tendre. Tes dernières vaguelettes furent pour le monde et m’ont montré l’horizon, là-bas, tu sais, la ligne de ciel. La Terre, l’eau, le vent et l’arbre, tout un monde, tu m’as offert, mère.

Emmanuelle

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