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>>>  trace 7. Les affaires de famille... Dimanche 29 janvier 2017 - Cap Macré, Marin

Comment l'écriture peut-elle se saisir de ce qu'elle ne sait pas ou qu'elle a oublié ? Comment restituer une mémoire en empruntant au vif des souvenirs et à la poésie purement narrative ? Comment reconstituer une mémoire collective avec les feuilles blanches tombées des arbres et des bouteilles lancées à l'amer ? Cet atelier a fait trace des généalogies verticales et latérales des quelques uns des 400 000 arbres à forme humaine qui peuplent l'île.

Isabelle Kanor

avec Sonny, Sandrine, Fred Christiane, Janine, Paul Johanna, Emmanuelle Lucette...   

  Ici, je respire l'iode. Et même si je n'en ai pas l'air, j'en suis encore à vouloir te plaire. Aime-moi ! Il ne me reste que ton image ; éblouis-moi de tes couleurs enivrantes ! Je t'avais dit que j'allais juste voir ce-là-bas, racine-vent-mennen-vini. Voilà bientôt 20 ans...

Tu m'as dis que mes ancêtres venaient de cette terre lointaine. Ils calment, ils rassurent, ils rencontrent les lendemains. Qui suis-je pour me limiter ? Tout se rassemble au fil de l’alizée. Je suis celui qui jaillit par bouquets, celui sans qui rien n'aurait de sens. Je suis celle qui connait l'aube du temps, qui absorbe les derniers rayons du soleil. Je suis tout-monde ! Et dire que je t'avais promis d'être sage ...

Qui es-tu ? Wou ki ka brè wonm tout la jounen, wou ki ka rakonté tout titine ? S'insurger ? Se révolter  ? Qui es-tu ? Le sais-tu ? Moi, je suis celui qui reste. Je suis celui qui reste.  

Pendant les restitutions, la Kanor a attrapé à la volée des phrases de chacun. Sans mots ni sucres ajoutés, ça donne le

Texte de l'atelier

Si j'étais un arbre...

Ce dimanche, le matin menaçait de nous péter à la gueule avec son ciel couçi-couça. Mais il s'est ravisé et nous avons pu faire notre cercle magique pour savoir qui était qui derrière son apparence humaine : l'un était un gommier rouge, l'autre un sapin des Vosges, l'une était un arbre guili-guilant le ciel, l'autre l'arbre du voyageur... A nous tous, nous formions une forêt (autant dire : une famille) et c'est les feuilles au vent que nous avons plongé dans les affaires familiales.

 

Une famille, ça commence avec une mère. Justement, il y en avait une devant nous : un peu houleuse, énervée et magnifique, proche et lointaine, immense, tout à la fois. On s'est posé au large de ses écumes pour écouter ce qu'elle avait à nous dire, les ambitions qu'elle avait eues pour nous. Des regrets, des déceptions, des joies ? Et puis, nous lui avons écrit une lettre. L'exo, c'était ça : jeter une bouteille à la mère, à la mer, à l'amer, à l'éphémère... à tout ce que l'on voulait et qui portait "mère" en son sein. Mais au moment de fourrer les mots-tendresse ou colère dans la bouteille Brasserie Lorraine, personne ne voulait plus couper le cordon et se séparer de sa lettre ! Pas facile d'écrire et de laisser ses mots au vent, à la pluie, au fracassant washa-washa de la mer, à n'importe qui qui passerait par là. Si : Johanna a jeté sa bouteille à la mère. Sandrine aussi. Ou Lucette. Qui d'autre ? M'en souviens plus. C'est tout, je crois.

Des roches sur le chemin, des corps de cactus, des racines-varices sur la terre, le souffle humide de l'océan, des troncs angoissés... Quel parent derrière ces présences ? Un grand-père ? un enfant avorté ? Une amoureuse secrète, un chat ? Allah ? L'esprit du Sable ? Celle qui... ? Celui qui... ? Tala ki ka brè wonm ? Il y avait un grand trou en forme de cœur sur une paroi rocheuse : derrière, on pouvait voir la peau du ciel, celle qui appartient, peut-être, à un être un peu plus cher qu'un autre.

Et nous avons écrit nos ceux-là qui.

Et le temps courrait à perdre haleine. Qu'il file ! Il y a des choses qui nous échappent ; le temps fait partie de ces choses. Bref. Avec 1h30 de retard, nous arrivons à la toute petite chapelle de Sainte Fatima, celle qui prie pour les marins partis à Miklon. Sur 4 bancs de 2 places et demies chacun, entourés de pierres usées, de bougies aux yeux  rougis, nous écrivons notre dernier texte : un secret de famille que Fatima au cœur éternellement ouvert écoutera sans sourciller, avec bienveillance, car les mots sont des bateaux qui ont besoin de phares pour êtes guidés quand le ciel menace de nous avaler tout cru. Mais sans encre pour les ancrer, ils errent, fourmis folles, en quête d'une famille qui fera texte.

Conte, rendu by manzelKa.

animateurs Véronique Kanor & Emmanuel Sarotte

conceptrice Isabelle Kanor, in Le Labo des lettres 

extraits des œuvres lues pendant la trace

Saint-John Perse EXIL, 1941

André Schwarz-Bart LA MULATRESSE SOLITUDE, 1972

Xavier Orville L'HOMMME AUX 7 NOMS ET DES POUSSIÈRES, 1982

Maryse Condé LES DERNIERS ROIS MAGES, 1992

Aimé Césaire CAHIER D'UN RETOUR AU PAYS NATAL, 1939

Jamaïca Kincaid MON FRÈRE, 1997

Makenzy Dorcel L'OMBRE ANIMALE, 2016

Monchoachi LÉMISTÈ, 2012

+ un chant-prière en sioux-lakota

Rapide coup d'oeil sur le carnet de Christiane