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    >>>  trace 5. L'eau delà. Samedi 21 janvier 2017 - Sainte-Marie

Terre de la coutume, du secret et des mystères, Sainte-Marie est « ze » place pour mettre en marche esprits et corps et dérouler nos histoires en mots. Cette rando-écriture est sous forme d'enquête. Il y a eu un meurtre au quartier de l'Union. Le paysage, les gens rencontrés sont porteurs d'indices. L'écriture explorera le fait divers sous différents points de vue : en se mettant dans la peau de la makrelle, du journaliste ou d'un témoin quelquonque, puis en donnant la parole au mort et enfin au Super Flic et à la criminelle... Entre bord de cannes, bord de mer et bord de béton, on fera parler le visible et l'invisible, l'insu et le su.

Isabelle Kanor

Si j'étais une divinité...

Papa Loko, Déesse de l'écriture, dieu-matou... Attablés au bar de Roger Coco, tous les écrivants-dieux carburent à l'eau de coco. Sauf Emmanuel ("bien emmerdé si je devais être un dieu") qui se fait remarquer avec sa bouteille thermos de café ! Les hommes... Dans le groupe, il devait y avoir Lucette + 1, une nouvelle primo-écrivante. Mais Lucette + 1 ont un empêchement et ne seront pas des nôtres. Dommage. On décolle en petit comité.

La mission du jour découvrir qui a tué qui au quartier l'Union. Ce vieil homme au visage fermé qui nettoie sa véranda ? Cette Marie-Christine avec ses mapa bleus ? Debout devant ses bougainvilliers doublés, la femme nous raconte comment elle a été licenciée et avoue qu'elle en veut "atrocement" à son boss. (Tu m'étonnes !) Elle en veut à ces gens qui viennent faire fortune dans l'île, liquident l'affaire, et déguerpissent les poches pleines, les laissant sur le carreau.

Armés de notre bloc notes et notre bic, nous arpentons le quartier, glanant les indices laissés sur des visages, des murs, dans des bribes de blabla... Et puis on écrit, chacun notre histoire, à l'ombre de la véranda de Michel, un dreadman revenu vivre dans la maison de feu son grand-père. "Vous voyiez ce pied de prunes cythère ? Il portait tellement ! A la mort de mon grand-père, il est mort lui aussi." Bizarre, bizarre... Janine dégaine son bic : qui a tué l'arbre du grand-père ?  Le réel, nannan de l'imaginaire.

Sainte-Marie est une terre, on l'a dit, inquiète. Nous voici dans l'autre cimetière, pas dans celui-ci qu'est enterrée Clarissa, précise le gardien à l'entrée. S'inspirer du lieu pour faire parler un mort, celui de nos histoires par exemple, avec la Mort. Surgi du réel, un corbillard s'arrête à notre hauteur. C'est une madame centenaire qui s'en est allée. On se met un peu à l'écart. Nous nous lisons nos textes quand soudain apparait une dame qui avance d'un pas sûr et talonné vers nous.

- Vous êtes Véronique Kanor ?

(Il faut dire que j'avais, oui, ma tête de véroniquekanor).

- C'est moi...

- Bonjour je suis Lucette. Je devais être des vôtres aujourd'hui.

Comment traduire l'impression de saisissement qui nous attrape, tous ? Synchronicité, c'est comme ça qu'on appelle ça ? Et comment ? Et pourquoi ? Pourquoi, surtout...

- Elle s'appelait Madame Chobau. Chez elle, le show était toujours beau, raconte Lucette.

Lucette qui ne devait pas être là et qui est là dans notre cercle de mots à raconter l'histoire d'une morte pour de vrai. Son récit se juxtapose à celui de nos morts imaginés : Jeannot, dit Malfini, le fils du gérant de Match, du pied de goyaves... Et puis, Lucette repart, dans son habit de deuil, nous laissant, esteubeudeu, figés en point d'interrogation. Il y a toujours un chiffre plus grand que 5 et qui dépasse 7...

La vie est mouvement, qui nous emmène ensuite à travers un centre-bourg zigzaguant jusqu'au bord de mer pour clore notre enquête.  La coupable de nos morts ?

Manman, de son prénom. Au bout de l'interrogatoire, on repart plein de cette traversée samaritaine, avec nos apparitions de papier et de chair, avec nos ombres et nos lumières et cette certitude d'être, peut-être, un peu mieux vivants.

 

Conte, rendu by manzelKa

extraits de livres lus pendant la trace

Monchoachi LÉMISTÈ, 2012

Ernest Pépin L'HOMME AU BATON, 1992

Alfred Alexandre LA NUIT CARIBÉENNE, 2016

Simone Schwarz-Bart PLUIE ET VENT SUR TÉLUMÉE MIRACLE, 1992

Xavier Orville LE MARCHAND DE LARMES, 1985

Evelyne Trouillot ROSALIE L'INFÂME, 2003

avec Fabienne, Marie-Line Lilie, Emmanuel, Janine

...   

Pendant toute la rando-écriture, Fabienne K a fait de ses oreilles des paniers dans lesquels sont tombés des fragments de tous les textes. Elle les a mis bout à bout. Et ça donne quoi ?

le Texte de l'atelier !

J'ai commencé comme toi, sauf que l'histoire, c'est pas la même. C'est une histoire à la traçabilité douteuse.

Quand je rentre chez moi, je suis... je suis... Je suis appuyée sur une tombe parmi d'autres. C'est une allée toute droite. Les gens ne se connaissent pas intimement. Mais je ne suis pas là pour parler de moi, je serai bien emmerdé. Je t'ai dit le cours de ma vie, c'est tout. Est-ce qu'on a besoin de créer des liens ? C'est une allée toute droite. Rien ne transpire des portes et des fenêtres. Il ne reste qu'à s'habituer à exister parmi les autres.

Bon sang ! Je n'ai même pas le nom du mort !

Dis-moi s'il a tremblé... Dis-leur de faire un effort !

Est-ce que les noms baptisent toutes les ruelles ? J'implore les esprits : esprtit es-tu là ? J'implore le Dieu-Chat, Papa Loko, Jeannot le Malfini, la Mort, l'oiseau noir : l'Union est un repaire de brigands depuis le Robert jusqu'au Lorrain !

L'emplacement n'est pas terrible, mais tout ça, c'était la vie. C'était ma vie. Oh la Mort ! Foutez-moi ça à la mer ! L'homme nomme. Nous  ? Juste on est.

animatrices Fabienne & Véronique Kanor

conceptrice Isabelle Kanor

                Le labo des Lettres