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  >>>  trace 8. Planter les mots. Dimanche 12 février 2017 - Montjoly, Morne Vert

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Si j'étais une couleur...

Parmi ceux et celles qui auraient été vert, caraïbe, couleur de l'espérance, camaïeu de verts, nèg ou arc-en-ciel, Marie-France a dit "si j'étais une couleur, je serai invisible pour me faufiler partout, tout connaitre, tout savoir." Le ciel, lui, était couleur de pluie, le genre de couleurs qui te fait te demander "euh... t'es sûre de ton coup là, Véro ?"

Pas franchement.

"T'as un plan B ?" me glisse Emmanuel, co-animateur. Hier jusqu'à pas d'heure, on avait pourtant repassé l'atelier au crible : les lectures, les exos, les machins, le matos... Merde : pas pensé à un plan B ! J'ai jamais assez d'imagination pour prévoir le pire. Juste assez de doigts pour croiser la chance.

Mais, là concrètement, peut-on compter sur ça ? Croisons les doigts : après tout, on n'est pas des personnes à wasswass, mauvaises, fillionniques ou fichées S... alors siouplé le ciel : ba nou on ti chans ! Parce qu'écrire sur des feuilles mouillées avec des doigts qui dégoulinent sur un bic... c'est mission impossible.

Mais le groupe est motivé. Félicia est venue avec sa bonne humeur et n'entend pas faire demi-tour. La mission est obligée : allons !

Ca va. C'est juste une fifine la-pli (pour l'instant). La tête dans les flaques et les pieds dans les nuages, chacun marche en pensant à un mot qu'il aimerait voir fleurir dans sa vie. Une petite graine qu'on plantera dans la terre un peu plus tard. Mais avant, on a cueilli des bouts de verts, l'esther fragile, le maho blanc, les fougères qui marquent la peau... On a recueilli leurs histoires. Et on leur en a inventé d'autres. On leur a donné de nouveaux noms : Etoilica Verticala, par exemple. Comme on était dans les étoiles, moi, je gardai un œil sur là-haut. Pas bougé la pluie ! Tu parles, la belle nous a ri au nez et a explosé dans un gros rire. René, le guide, a dû intervenir en sortant un texte invocatoire qui demandait aux plantes d'attacher la pluie, de la marrer avec une corde courte, d'envoyer le soleil sur nous. Et devinez quoi ? La pluie est partie en courant  ! NOOOON ?!! SI !!! Bon, elle n'est pas partie très loin mais suffisamment pour nous redonner confiance en notre pouvoir d'Homme et nous laisser avancer jusqu'à la Coulée des Ombres. Une forêt magnifique. René se souvient : "Avant, on avait peur de la forêt. Les parents disaient que les negs marrons s'y cachaient, prêts à dévorer les enfants pas sages." En descendant vers la cascade -le ti-dégoudlo- chacun pensait à ses mots à lui, à un mot pourri qui empoisonne sa propre vie, à des morceaux d'histoires mal digérés. Quel goût ? Les fesses posées contre les rochers humides ou les pieds plantés dans la terre, on a écrit le goût de nos dégoûts.

Ce n'est qu'après, après avoir traversé la Rivière Picart, après avoir décrit la nature avec des mots trash (genre "métal bound" suggéré par Manuella) qu'elle est revenue avec ses talons pointus, la pluie. Y'avait rien à faire cette fois. Elle était détèr. Elle voulait être des nôtres, mélanger son encre. OK, la belle, come on !

Nos mots mis en terre tantôt avaient eu le temps de pousser (la magie des organisateurs !). Ils avaient donné des bourgeons de nouveaux mots qui virevoltaient sur les branches, écrits indélébiles sur du papier plastifié (bonne idée, Emmanuel !). Et si la pluie n'a pas eu leur peau, nous,  nous avons fait corps avec la sienne. Délicieusement.

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Conte, rendu by manzelKa.

avec      Lucette, Tika  Manuella, Yolande Marie-France, René Félicia, Michel...

 

extraits des œuvres lues pendant la trace

Monchoachi, LÉMISTÈ

René Dépestre, ODE AU VINGTIÈME SIÈCLE

Raphael Confiant, NEGRE MARRON

Edouard Glissant, PHILOSOPHIE DE LA RELATION

Patrick Chamoiseau, L'ESCLAVE, LE VIEIL HOMME

ET LE MOLOSSE

Pendant que les écrivants lisaient leurs textes Véronique a attrapé des bouts de textes de chacun, les a consigné, réarrangés, mis bout-à-bout pour, à la fin, les restituer en un seul texte, celui que nous appelons :

 

le Texte de l'atelier

Par principe de précaution, je ne veux plus me souvenir de qui j'étais en France : moi-même sans moi. Ils me dévisageaient comme des graves en ba fey, gens gagés assis à la croisée des 4 chemins, racines de mes zombis, comme une femme folle du Morne Vert en plein midi. Quelle angoisse ! A m'en faire tordre les tripes. Ki moun ou yé pou jijé, kritiké ? Lang ou ni bout ! Pé pou kouté ek fè sa mwen ka diw : pa mété fè a la plas tjé nou ! Soti lakay mwen ! Vade retro ! (Doigt d'honneur profond)

Il faut quitter la ville et ses quartiers, son industrialisation. J'exhibe fièrement ce que j'ai, ce que l'on a de plus précieux. Je me souviens... Quand j'étais nèg mawon, j'étais pas capable de marcher puisqu'il fallait courir. Sa ou lé fè ? Hier déjà sait ! Man pa enmen la forêt mais man ka maché pour alé pli lwen, pli fon. Descente de l'indicible, de l'indécence de moi-même. Trace de ma participation à tout l'univers. J'exhibe fièrement ce que j'ai !

Mao blanc !

Maho piment !

Toi qui attache, mais toi toi qui libère !

Toi qui connais mes peurs :

Vréyé soley !

Je soigne les pas, la négation et la cadence pou jou vini, jou kouri vini, kouskouri vini. Doubout nonm mwen ! Explose en moi ! Avance ! Adopte ! Développe sans crainte l'autre qui danse en toi ! C'est tout nous, nou tou patou, avec nos plaies, nos bobos, nos frustrations, spendeurs avorteés, esther fragile, podo plantum arestevi viva, étoilica verticala, zetwal doubout ! Nous ! Nous nous élançons !

animateurs

Véronique Kanor

Emmanuel Sarotte

conceptrice

Isabelle Kanor

Le labo des Lettres

guide

René Dersion