>>>  2020 / trace 36.  Mawònn au Morne Vert - dimanche 25 octobre

1/31

Si tu étais une lutte ?

 

Je serais l'auto-suffisance alimentaire de ma Martinique. Je serais Danmyé ! Je serais pour la paix, contre les chaines autour des cous des animaux. Je serais Boxe ! Self-défense ! Je serais Respect, Révolutionnaire ! Si j'étais une lutte, je continuerais le combat. 

Et c'est ainsi avec nos poings serrés et nos convictions marrées que nous avons marronné au Morne Vert. 

Gérié, gérièz ?

Anlé plas-la !

Gérié, gérièz ?

Anlé plas-la !

Dans la place, certes... mais surtout dans leurs petits souliers. Voir sans souliers du tout ! Entre Dalila arrivée en tong, Colette aux semelles entièrement décollées et Miguelle avec une semelle droite qui baillait... on se demande comment aller au combat, anbabwa, anbalapli, adan la bou-a !

En fouillant dans les coffres, on dégote 2 paires de sandales de sport à scratchs pointure 41. Les chouchous dans les cheveux sont mobilisés pour renforcer la semelle branlante.

- T'as pas du 39 ?

- Euh, comment te dire, Cendrillon, que mon coffre, c'est pas Eram !

- Et les bêtes... avec les sandales... j'ai un peu peur...

Qu'à cela ne tienne, notre guide, René Dersion-Mc-Gyver, improvise des chaussettes avec du gros scotch dont il bande les pieds sensibles. C'est bon, on peut y aller ? Gérié, gériez  ?

Anlé plas-la !

Ainsi, dès le départ, cette trace  promettait d'être mémorable ! Et elle le fut ! Elle est de celles dont on se souviendra longtemps : bourrée à craquer de joies, de rires, de complicités, d'émerveillements, de partages, d'heureux inattendus, de pluies extraordinaires, régénératrices !

Et il y a René.

Il y a surtout René, gérié anlé plas-la.

Depuis nanni-nannan, René sillonne ses mornes, ses vallées, ses campagnes, son pays. Diplômé de haute voltige, il connait son pays sur le bout des orteils. Militant comme on les aime, il se bat pour qu'existent en Martinique, des guides diplômés et spécialisés en affaires martiniquaises. Pas une plante, pas un bout de cette terre, pas un bruit, pas un oiseau, pas un piton dont il ignore le nom, l'histoire, les légendes. Du bwa moudong à l'esther fragile, de ce bloc de déstabilisation à cette fougère bicéphale... Rien ne lui est étranger. Il fait famille avec la nature et nous invite à entrer dans sa généalogie végétale.

De fait, c'est à lui, finalement, de manière totalement spontanée que s'adressent les premiers textes. Il s'agissait d'écrire une ordonnance pour guérir le Neg de la malédiction, de la mélancolie, de la dureté de la vie. René n'a pourtant pas l'air d'être un Nèg-à-lamentations ! Et pourtant, toutes les gériez de la place ont envie de l'entourer de leurs ailes d'anges,  de le douciner, de lui rendre la vie encore plus douce que les oranges qu'il nous cueillie. La prochaine fois, on fera une rando sur le thème "Coup de foudre en forêt" ! 

Pour l'heure, c'est plutôt "Coup de pluie en forêt" ! Car il se met à pleuvoir vlap quand on arrive aux abords du bois ! Et fiche que ça nous met en joie ! Nous descendons dans un végétal magnifique, atterrissons dans le lit d'un ruisseau. Plus loin, une cascade. René tranche de larges feuilles qui serviront de parapluie pour les unes, de coussin pour les autres. Assises au pied de la Picard, nous tentons d'écrire sur la vie d'une négresse marronne. Mais les feuilles s'engorgent d'humidité, les mots s'échappent tandis que l'eau ruisselle des bics. Peut-être est-ce l'eau de larmes anciennes. S'il faut écrire sur la vie des échappées, seules des larmes et du silence peuvent imbiber le papier.

Nous reprenons le joyeux chemin. La pluie nous accompagne jusqu'à la Captation, un bassin autour duquel nous devions écrire nos marronnages à nous. La pluie commande l'atelier : pas d'écriture là non plus. Finalement, on n'aura jamais autant collé à un thème d'atelier : le marronage. C'est exactement ça, le marronnage, ne pas être là où l'on nous attend, ne pas faire ce que l'on nous ordonne. Le thème "Neg mawon" a donc marronné sur nous ! Son arme : la pluie... qui efface toute trace !

Cette pluie, cette pluie ?

Anlé plas-la !

Elle ne va pas nous lâcher d'une semelle (en tous cas pour celles qui en ont encore). Elle dissout nos luttes, nos poings, nos rages pour laisser la place à des émotions pures d'enfant dans la nature. Et jamais une pluie ne nous aura tant bénies, autant réjouies. Au kway, Miguelle, Isabelle, Yasmine, Colette... préfèrent la peau. Sentir l'énergie céleste couler le long des bras, de la poitrine, s'infiltrer sous le tricot, traverser les pores et bercer le coeur. Frantzette ouvre la voix: un chant d'une pureté opératique nous enveloppe. Le goût du bonheur !

Sur la plaine, autour de nous, sur des petits cartons plastifiés, virevoltent des phrases suspendues aux branches des arbres. Elles  tournoient dans le vent. Serait-ce les mots que nous avions plantés avant d'entrer d'entrer anbabwa qui auraient poussé ? Serait-ce les mots que nous avions glissés dans un mur végétal, rebaptisé par René "Le mur des Lamentations" qui ont fleuri ?

Nous avons encore un bras de forêt à traverser, la rivière Picard à enjamber pour penser aux goût de ces fruits-phrases qu'ont engendré nos mots. Lorsque nous arrivons sous la serre de Monsieur Didier, les langues se délient, les bics retrouvent leur encre.

 

Le goût de cette trace ? Celui d'un bonheur inextinguible.

Conte, rendu by manzelKa

avec

Pierrette 

Colette

Frantzette

Dalila

Miguelle

Solange

Yasmine

et René

La vi mwen

sé an chimen ki rèd

sé an chimen doubout

sé an chimen

ki ni yen ko mònn

san pièss desant.

La vi mwen

sé an chimen marécaj

sé siel épi la tè

sé la van ka lévé

sé dèyè do lorizon

sé sa tout moun ka wè

mé sé sa pèson pé pa konprann.

Man ouvè lé dé bwa mwen

pou mwen té séré lanmou

mé kò mwen sé bwa lépini

i krévé lanmou

lanmou koulé

lanmou pléré

lanmou mò an dé bwa mwen.

Man di

man sé an nonm modi

ayen ki byen pa bon pou mwen

Man pati tou sèl

an chimen doubout mwen

man plonjé tou sèl

an la marécaj mwen...

Poutchi goumen

poutchi anmen

pliss ki nou tout sèl

tou sèl asou la tè ?

extraits des œuvres lues

avant que la pluie nous coupe le bec

Fabienne Kanor - HUMUS (Ed. Gallimard 2004)

et Alain Rapon - BACASSA (Ed. CAG, non daté)

       A l'époque, le GEREC n'existait pas encore.

        Retranscription selon la graphie utilisée par l'auteur.

animatrices : Isabelle et Véronique Kanor

avec la guidance de René Dersion, guide pro

https://bwamondong.com/