>>>  2020 / trace 34.  De Trenelle à Clarac, le paradis - vendredi 23 octobre

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Si tu étais un péché ?

 

Je serais la gourmandise, la paresse; la vadrouille, la colère, l'insolence, la malchance et encore la gourmandise !

Et c'est ainsi, en pêcheurs sans filets, que nous nous sommes élancés à l'assaut de Clarac. . 

On sait qu'il faut souffrir pour être beau. Mais est-on obligé de souffrir pour gagner son paradis ? Au bas des milliards de marches à gravir pour rallier la Trenelle à Clarac, pour aller de la terre au ciel, on est en droit de se demander ce qu'on a fait pour mériter pareil châtiment ! Moi je dis que si la vie c'est tout-ça-pour-ça, an nou pran-y à la kimafouti-ek-sa, à la cool, quoi ! Rien à foutre qu'il fasse sombre par endroits, que le sentier soit sinueux, qu'il faille passer par des moments difficiles, accumuler les tocards avant de trouver le moins pire, perdre pour aimer, comprendre ou pardonner... Rien à foutre ! S'il faut grimper le morne de la vie sur les rotules pour voir celle-ci de haut, pour prendre celle-ci de haut, autant grimper ensemble, avec un bic en guise e canne ; grimper ensemble en écrivant et en se creusant la tête pour y planter des pensées. Grimper et aménager des pauses quand la sueur coule dans les yeux et les brûle, et dépose sur les lèvres le goût salé des larmes mélancoliques ou rageuses contre cet isalop de Bazile qui emporte nos familles, amis et alliés.

Mais contre la déveine, il y a toujours un ange gardien ou un ange qui nous regarde,  nous accompagne, nous inspire. En prière, les yeux tournés vers le ciel,  nous l'imaginons avoir rejoint le paradis. Contre la déveine, il y a aussi des solutions : devant une maison, Félicia remarque une conque de lambi posée entre un couvercle de pot de chambre et un faitout percé, renversé. "Il y a une histoire dans ça, il y a une histoire." murmure t-elle. Certainement un quimbois.

 

Sur cette côte-là de Fort-de-France, le dehors est en désordre :

-des maisons en déshérence et une femme qui rie au numéro 10

- des escaliers qui se cassent la gueule et d'autres bien tenus par des rampes bellement bleues

- 2 lampadaires sur 3 éteints et 1 sur 3 allumé

- des chiens marrés court et des chats indolents

- une odeur de fruit et un entassement de poubelles

- le beau et le sale, la force et le précaire de ces vies collées-serrées

Nous aussi sommes des désordres rassemblés :

- l'enfant du groupe qui grimpe comme un cabri  tandis que nous, adultes, souffrons notre race. A croire que la vie pèse des tonnes quand on prend de l'âge ! Si ce n'est pas ça l'enfer, alors c'est quoi ?

- celle qui a le vertige quand les escaliers se font plus fragiles que leur ombre et celle qui les prend en photo

-celle qui prend peur quand les ombres sont la loi et celle qui leur dessine des ailes de colibri

- celle qui panique sur le pont suspendu au-dessus de la rocade et celles qui se penchent pour mieux sentir voir le vide en mouvement

- l'enfant qui se serre contre les jambes de sa mère en écoutant l'histoire d'un Diable prédateur et nous autres qui sourions.

Avec le désordre en nous, entre nous, autour de nous, nous continuons à monter en sueur mais avec foi : écrire, c'est entrer en grâce et perdre en graisse !

En jetant un œil sur le chemin parcouru, toute sueur versée est pardonnée : ça valait le coup de s'entêter ! Dans la nuit noire, vu d'en haut, le monde est un sapin de Noël. Cadeau, les lumières des maisons qui font les lucioles ! Cadeau, les phares des voitures qui serpentent la rocade dans un ruban ininterrompu de blancs et de rouges ! Cadeau, le bruit si lointain de la circulation qu'on dirait une lamentation océane ! Cadeau, l'éternité !

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Au plus haut, Alexandra nous apprend qu'il y a une mini-ville dans l'enceinte du Fort Desaix réservée aux familles d'expats en armes : piscine, terrains de sport, cinéma, boutiques, cabinets médicaux.... Rien à voir avec l'imbroglio architectural que nous venons de traverser. Les militaires se sont construits un paradis sur la tête du délabrement. Y pensent-ils parfois ?

Pour ne pas alourdir son karma de haine, mieux vaut tourner le dos aux paradis artificiels et indus, et faire face. Le paradis, je ne sais pas où il est, mais il semble être là où la beauté embrasse le regard, là où le rire devient maitre. (Quand Isabelle a lu son conte sur cet homme qui n'arrive pas à dire son nom jusqu'au bout de tellement il est paresseux, j'ai explosé mon forfait de rire.) Le paradis, c'est là où l'on se sent protégé, aimé, accueilli. C'est quand on marche dans la nuit et que l'on ressent un sentiment de lune pleine. En redescendant sur terre, je me suis dis que ces traces nocturnes étaient vraiment un cadeau. S'offrir la nuit, s'offrir la ville. S'offrir le droit de circuler là où l'on ne va jamais. Offrir au tonton envolé une dernière virée sur terre. C'est peut-être là, c'est peut-être ça, le paradis.

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Conte, rendu by manzelKa

avec

Christine S

Céline

Alexandra

l'enfant Dahan Linda

et Félicia

extraits des œuvres lues pendant la trace

Monchoachi - LÉMISTÈ (Ed. Obsidiane, 2012)

Monchoachi - L'ESPÈRE GESTE (Ed. Obsidiane, 2002)

Xavier Orville - COEUR À VIE (Ed. Stock 2015)

AUX ORIGINES DU MONDE, contes et légendes des Antilles

animatrices

Isabelle

& Véronique Kanor