aRchivEs

 >>>  2020 / trace 29. Texaco - vendredi 11 septembre - Texaco

Si tu étais un roman ?

 

je serais 100 ans de solitude, L'île des gauchers, L'élégance du hérisson, un roman d'amour, à l'eau de rose, un roman sans nom,  un qui n'a pas encore été écrit, un roman sans titre ni fin et qui commencerait par la fin, un roman de Tony Delsham, l'Art d'aimer d'Ovide...

Et c'est ainsi, avec nos livres grand-ouverts que nous avons pris la route de celui de Chamoiseau.

Il est 6h du soir. Sous le carbet, à l'entrée de Texaco, un groupe d'hommes s'étonne de voir ayen ki mandam. "Pourquoi vous êtes que des femmes ?" La question se pose, c'est vrai : pourquoi y a t'il très peu d'hommes dans les ateliers d'expression ? Une question qui en hèle une autre : Et pourquoi y a t-il très peu de madames sous les kiosques avec des yeux rougis par le rhum et la langue lourde de bières ? Ils rigolent, nous matent par en-dessous, "Y'a du dossier", font tout pour nous ralentir en faisant mine de s'intéresser à nos affaires. Moi je dis que les hommes... Bon, je dis rien ! An nou ay !

Nous commençons notre Texaco en longeant un canal avec une couenne grasse sur sa peau. Les lumières sont basses et le rap est haut. Deux  mètres plus loin, les grenouilles lui font la peau et il ne reste plus rien des boum-boum, absorbés par les bruits organiques de la nuit.

Dans son roman, Patrick Chamoiseau raconte la naissance d'un quartier, ses tribulations, ses gens, ses manières de boug-la-kanpann. Il raconte un dénommé Le-Christ venu pour rénover tout ça. En montant sur les hauteurs de Texaco, nous regardons les vieux murs, les vieux corps, les vieilles pierres... Il y a ce qui tient par la force des choses, des habitudes et de l'entêtement, et ce qui ne tient plus qu'à un fil. Ce quartier est un équilibriste, funambule entre La Pointe des Nègres et l'Enville. En-dessous, le noir troué des lumières de la baie et la mer recouverte d'un drap de nuit qui s'étend jusque dans nos têtes. Le regard zigzagant dans le magnifique, Alexandra émet un voeu : Puisse aucun bâtisseur boucher cette vue. Je dis : Impossible, c'est trop abrupte. Elle rétorque : Tout est possible quand il s'agit de se faire de l'argent.

Dans les entrailles de Texaco, il y a un bar fermé avec un auvent bleu : au Tranquille le chat. Impossible de le voir de la rue, impossible d'y installer une terrasse devant, même riquiqui. Il y a une dame qui fait des soupes le week-end et les vend par-dessus sa barrière parce qu'elle n'est pas déclarée. 7 euros. Il y a une école de catéchisme, à moins que ce ne soit une pension de famille... On ne sait pas trop. Il y a de jolies maisons, très peu de dents creuses. Il y a des portails rouillés, des tapis rongés qui souhaitent la bienvenue. Il y a des bougainvilliers. Il y a des regards qui font pays, des gens qui parlent fort dans les oreilles du canal, du kompa dans les voitures. Il y a des portails, des murs hauts, des vies qui semblent confortables, cossues même bosselées les unes contre les autres. Il y a qu'il a quand même assuré, Césaire, d'avoir donné une terre aux gens. Il y a qu'il a vraiment assuré, Chamoiseau, d'avoir donné une tête aux gens. On s'amuse à vouloir tout démolir et à vouloir ne rien changer. Au bout, tout au bout de la Rue des Pionniers, il y a la Doum. C'est un endroit public et secret en même temps, incroyablement sale le jour, mais magique la nuit avec ce héron qui le garde et ces crapauds-boeuf qui lui prêtent leur voix. Un coassement inquiétant et profond qui casse le réel pour nous entrainer dans nos doums à nous, dans ces lieux de beauté que nous avons habités, qui nous accompagneront toujours, parce que l'enfance y a gravé les rires de 12 frères et soeurs... parce que l'amour y est né, parce que la lumière de Julien y planera pour toujours. Dans le temps suspendu au bord d'une Doum, chacune de nous est rentrée en soi, chez soi et chez l'autre.

.

Conte, rendu by manzelKa

avec Pierrette, Cynthia

Julie, Hermence

Alexandra, Karine

Nicole, Marie-France

Félicia et Sylvia

extraits lus pendant la trace

Patrick Chamoiseau - TEXACO

(Ed. Gallimard 1992. Prix Goncourt)

animatrices

Isabelle Kanor

Véronique Kanor

conceptrice

Isabelle Kanor

Le Labo des Lettres