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 >>>  trace 19. Rhum. Samedi 27 janvier 2018 - Carbet

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N'écrire que ce l'on voit comme un appareil photo, écrire avec ses sensations en se mettant au beau milieu d'un champ de cannes et dans la peau de l'une d'entre elles, décrire la couleur d'un goût, écrire sous la dictée... tout comme il y a mille façons de boire un rhum, cet atelier propose différentes façons d'entrer en écriture. Isabelle Kanor

Si tu étais une ivresse...

... l'ivresse des mots, l'ivresse d'une danse qui ne s'arrête jamais, l'ivresse de l'amour, de l'amour d'un homme, d'un parfum voluptueux, d'une déesse "je plane, je plane", celle des voyages et de la découverte, l'ivresse d'un temps infini qui s'écoulerait dans un sablier... Toutes qualités d'ivresses ont pris la route de la plantation ce matin au Carbet, un verre de rhum ou de crase-coco à la main. Il fallait au moins ça pour quitter le lotissement Gros Colirou, traverser le gué et arriver sur les terres de labeur du Sieur Neisson.

Rapport au rhum que jamais on ne coupe avec de l'eau (sacrilège !), le premier texte à écrire sera lui aussi sans O. Il faudra aussi définir la couleur exacte du rhum blanc et entrer dans les travées pour planter ses fesses au pied des cannes.

Et devenir canne pour écrire la mémoire.

Et devenir canne pour dénoncer la chlordéconne.

Et devenir canne pour se rapprocher des femmes et de leurs blesses.

Ecrire à 11 mains le Journal d'une Canne de Champ. Chacun, 1 jour pour imaginer les multiples vies d'une âme-canne.

Journal d'une Canne de Champ

Le vent traverse les longues tiges. Bruits de feuilles balancées et bruits de celles que l'on tourne. Les hommes reprennent un feu pour se donner du courage. Il fait si chaud dans la canne... Les femmes disent "non merci" à l'épaule carrée que je leur tends. Du courage, elles ont en a revendre depuis nanni-nannan.

 

C'est le temps de la récolte. Nos bouteilles intérieures se remplissent de mots, d'idées, d'histoires. Et aussi de rires. Et surtout de larmes d'émotion, larmes inattendues pour Isabelle et moi quand Sylvia nous fait la coutume. En Nouvelle Calédonie, faire la coutume consiste à remercier ses hôtes en leur offrant des présents. Sylvia vit en Kanakie depuis une cocotte d'années. De passage sur son île pré-natale, elle a fait 4 ateliers avec nous et celui-ci est le dernier avant que l'avion ne la ramène dans le Pacifique. Pour elle, la Traaace a été vibrante d'énergies. C'est pour cela et pour tout ce qu'elle garde en elle qu'elle veut dire merci selon un rituel kanak. Face à nous, yeux baissés devant un tissu qu'elle a mis à terre et sur lequel repose des pierres magiques, du thé légendé, de l'argent... elle égrène son coeur en paroles qui iront droit au nôtre.

La Traaace, c'est aussi cela : une aventure humaine, des rencontres extraordinaires, des moments forts de partage et des humanités qui se dévoilent sœurs.

Conte, rendu by manzelKa

 

extraits des œuvres lues pendant la trace

Patrick Chamoiseau, CHRONIQUE DES SEPT MISÈRES (Gallimard 1986)

Hector Poullet, MON ONCLE RIGOBERT LE TAFIATEUR

Alain Rapon, LA VI MWEN. in : Bacassa (date et éditeur non renseignés sur le livre)

textes extraits du Tome 2 du Grand Livre du Rhum

Lafcadio Hearn, ESQUISSES MARTINIQUAISES

Francine Firma, L'USINE ACTIVE

Edouard Marsoll, LA VIEILLE DISTILLERIE

et, pour siroter plus loin :

Vincent Placoly, SOCIOLOGIE A PEINE SCIENTIFIQUE DU FEU. Ed. Autrement, 1991

Photo : Vincent Gayraud

animatrices

Isabelle Kanor

Véronique Kanor

conceptrice

Isabelle Kanor

Le Labo des Lettres

avec Hermence, Marie, Louen, Florence, Vincent, René, Nicole, Claudine, Sylvia S. de Kanakie, Christiane, Pegguy

 

LE TEXTE DE L'ATELIER

Saisi sur le vif par Isabelle pendant que les écrivants lisaient leurs textes, le texte de l'atelier est composé uniquement de bribes des  phrases glanées dans les lectures des participants.

Nou la ansanb.
Je suis ici dans cette île-église comme un interdit. Qu’as-tu à me dire ?
En face d’un arbre, jardins vivriers, bananes, ignames, mangié chajé épi flè, tamariniers, jaquiers antan d’avant. A l’entrée, un manguier tranquille s’élance. Devant : herbes médicinales. Miltiplian ka miltiplié. La pli-a kay rivé. Mwen ka révé.

Quatre étroites cases, menuiserie vert pistache. Cases piment vert anis. Cases sans âge réduisent au silence tan gran-papa.  Un lit, canapé blanc, sans plus. Cavernes obscures.  A yen pa bel.
Mes yeux arpentent une enfilade de chambres meublées de simples paillasses, juste le minimum qui brûle son crâne. Je puise dans cette intensité vide mais nécessaire. Karmaticide since I lay my burden down.
Prends garde, artiste de la sainte canne, tu es le travailleur ! Le matin se lève, le silence et le lézard-pays.
Juste derrière, un rideau tiré sur la misère. Sang éteint.
Le vert est là, les feuillages se balancent.
L’imaginaire prend le dessus.
Les murs – murs de la case – sont écarlates
Derrière, champ de cannes bleues.

 

1er février, un jour de plus. Je suis une canne bleue.

Yo fé mwen vwayajé. J’ai transité par les terres arides et les océans. J’ai vu le drame de l’exploitation le long de ma tige. Je me suis endormie. Est-ce aujourd’hui que je serai sacrifiée ? J’ai froid telle la façade d’une cathédrale, chaque jour je prie. Le sol est sec, avide de cette pluie. Le soleil escalade le morne, je l’attends. Le sucre me monte aux feuilles.
Arrête fourmi, le long de ma tige. On se touche pour le rituel du bonjour. Fout sa bel ! Mi plézi ! Wap mabélo !

Enfin quelques timides rayons du soleil. Je sue, il est 6h. J’entends leurs babillages. J’entends le roulement d’un tracteur. Je tremble ma dernière larme de sucre. J’aime le contact de ces hommes dans le mitan du jour. Ils m’espèrent fertile. O combien je suis belle ! Le maître m’observe. On s’occupe de moi. Homme d’ici, je viens vers toi, prépare-toi.
Je sue debout, en flèche, canne de misère. J’ai entendu dire, du haut des herbes, que nos voisines les bananes avaient d’autres soucis en ce moment.

Je suis une canne, feuilles tranchantes comme des verres dépolis, broyés, distillés.
Je suis le paysage, mes frères, mes sœurs, mes grands-parents.
Mwen ni asé rété doubout ! Je suis là dans l’apaisement, bénédiction, mèsi Bondié.
Je suis flech kann, ma mort sera brutale.
Mais je suis toujours là, tricentenaire. Je suis la canne qui vivra.

Chant des premières grenouilles, la nuit tombe en attendant un recommencement blanc. Blanc. Blanc.

Il n’est pas blanc. Chacun à sa place. Juste blanc tel une œuvre d’art, épi di fé. Chalè kouri monté, ka brilé. 70 degrés. Tout tourne. BLIP ! Ba mwen pran on ti sek ! Délivrance. Lespri wonm, mwen ka mandé padon.
Liquide blanc. Brûlure, déchirure ? Rêve clair, j’en veux encore.
Jus clair, puissance de la lumière des tafiateurs. Evanescent jaune. Potomitan. Je te savais insaisissable… Judas, traitre, peste, scélérate dans ta belle bouteille ! Fais pas ta timide, pas avec moi !
Tantôt bleu. Tantôt rouge, je suis violet. Blanc d’un côté, noir sans espoir. Le blanc ici jamais ne passe ni ne trépasse. Ivresse répétée. Myriade de regards dans le liquide incolore. Quelques mouches noires, je m’affirme arc en ciel.
Tu ressembles à l’eau, tu portes en toi le vert, le cuivre, les nuances du champ vierge aux épaules carrées. Tu t’évapores, rhum nègre flétri. Moi, c’est le noir ma couleur du rhum blanc.
Le Neisson est bleu comme une orange.
Rhum blanc au sang couleur en Martinique, à l’habitation contemple prestement.
Boire dans le caniveau.
Je digère ma peine qui tourne dans le verre.
Boire. Laper le rhum sur le morne vert, le jour s’en va là-bas.
Danser pudiquement en déambulant, couper à travers les cannes à pic sur la lune. En cherchant le bwa lélé. Eternellement.
Tu dois dormir ici, boire, siroter, déraciner dans le champ du haut de ma branche rose.
Je t’aime icic.
Je dis oui. Le rhum !